Histoires parallèles

Angèle Pineau

Samedi 9 mars 2019, 10 h 15, forêt de Rambouillet

 

— Bonjour, madame la commandante.

Angèle Pineau regarda avec une certaine condescendance le brigadier qui venait de s’adresser à elle. C’était une femme d’une quarantaine d’années qui venait d’accéder au grade de commandant après avoir gravi un à un et avec les dents les échelons de l’échelle hiérarchique au sein de la SRPJ des Yvelines … Être une femme dans un milieu d’hommes n’avait jamais été facile, s’y faire respecter était un challenge, mais accéder à un poste à responsabilité relevait carrément de l’exploit. Elle y était parvenue grâce à son acharnement et à sa droiture, et avait la fierté de n’avoir jamais caressé qui que ce soit dans le sens du poil pour parvenir à ses fins. Sauf peut-être son chien, son seul compagnon attitré.

Elle avait obtenu ses galons par la qualité de son travail, la finesse de ses analyses et le nombre impressionnant de résultats obtenus en termes d’affaire résolues. Peu à peu, elle s’était rendue indispensable sur les enquêtes les plus complexes, au point qu’on avait fini par admettre qu’elle méritait amplement le grade de commandant. Mais elle avait décidé qu’un grade devait clairement signifier le genre de celle ou celui qui le portait. Elle tenait ainsi à ce qu’on l’appelle commandante et si possible, madame la commandante, histoire d’insister encore plus sur la singularité de cet état de fait dans le milieu très masculin des officiers de police.

Détachée au commissariat central de Rambouillet, elle ambitionnait d’être prochainement mutée à la Direction régionale de la police judiciaire, la DRPJ de Versailles, et elle comptait bien ne pas s’arrêter là dans sa progression de carrière. Un poste de commissaire divisionnaire devrait être un dernier tremplin vers des missions plus politiques. Elle ambitionnait de finir sa carrière en tant que préfète.

En attendant, elle avait reçu un appel personnel du directeur de la DRPJ lui demandant de venir en personne s’occuper d’une affaire délicate et médiatiquement importante.

— Bonjour, brigadier ! répondit la commandante en jetant un œil au corps sans vie que quelqu’un avait recouvert d’une couverture de survie qui, dans le cas présent, ne rendrait pas le service pour lequel elle avait été confectionnée. Vous me faites un briefing ?

Le jeune homme s’exécuta sans rechigner.

— La victime est un dénommé Luc Pareto. C’est un psychologue célèbre dans la région. D’ailleurs, l’administration judiciaire a souvent eu recours à ses services. Il court ici chaque samedi. Le médecin légiste a confirmé la mort par pendaison. C’est un suicide.

Angèle Pineau ne releva pas l’affirmation du brigadier.

— Où est-il ? demanda-t-elle en se dirigeant vers le corps.

Le jeune fonctionnaire sembla ne pas comprendre la question. Pourquoi la patronne demandait-elle où se trouvait le cadavre alors qu’il n’y avait aucun mystère là-dessous ?

— Le légiste ! précisa la commandante, comme si elle lisait dans les pensées.

— Je… Il a quitté les lieux il y a à peine cinq minutes.

— Appelez-le et dites-lui de faire demi-tour ! ordonna-t-elle.

Le brigadier saisit son téléphone et composa le numéro du médecin que par chance, il avait dans son répertoire… Au bout d’un échange tendu au bout duquel on comprenait le peu d’enthousiasme du docteur, il confirma que l’homme était sur le point de rebrousser chemin.

Pendant ce temps, la commandante s’était penchée sur le corps, avait brièvement relevé la couverture de survie, puis l’avait remise en place, un sourire au coin des lèvres. Finalement, elle n’avait pas besoin du légiste, mais le fait que ce dernier revienne sur les lieux aurait un double effet : d’une part il comprendrait qui tient les commandes ici, et d’autre part il devrait admettre que la personne en charge de l’investigation préliminaire avait toutes les qualités requises… Et un peu plus.

— Bonjour, madame la commandante, dit le sexagénaire en arrivant sur les lieux, légèrement essoufflé.

— Bonjour, docteur Grenade. Je suis vraiment désolé de vous avoir fait revenir, mais je voulais une confirmation de mon diagnostic.

Le légiste pointa sur elle un œil morne. Pourquoi parlait-elle de diagnostic ? Allait-elle lui apprendre que l’homme était mort par noyade ?

— Je viens d’examiner brièvement la victime et je n’ai constaté aucune trace de lutte sur le corps. Bien sûr, il faudra attendre l’autopsie pour s’en assurer, mais vous confirmez ?

— Oui, avoua le sexagénaire qui ne voyait pas où la commandante voulait en venir…

— J’ai vu aussi, poursuivit-elle, qu’il n’y a aucun signe de défense. Vous savez, ces signes sur les mains des pendus… Vous confirmez ?

— Oui, répéta le légiste avec une pointe d’exaspération.

— Le reste n’est pas de votre ressort, mais il n’y a rien aucun support à proximité immédiate du corps. Impossible de monter sur quoi que ce soit pour se jeter ensuite dans la mort par pendaison…

La commandante parlait pour elle-même, mais surtout, elle voulait montrer à ses deux auditeurs qu’en tant qu’enquêtrice, elle était au-dessus du lot.

— Vous m’avez bien entendue, poursuivit-elle en regardant le brigadier pour lui faire comprendre qu’il avait commis une erreur de débutant quelques instants plus tôt. Je confirme évidemment la pendaison, mais certainement pas le suicide. Si la victime ne s’est pas défendue, c’est probablement parce qu’elle a été droguée ou paralysée juste avant. Par exemple avec un taser ou un poing américain. L’autopsie nous en dira plus, mais il n’y a aucun doute là-dessus. Docteur, vous confirmez ?

Le vieil homme baissa la tête en signe d’acquiescement.

— C’est un meurtre ! conclut-elle. C’est même un crime, car il y a évidemment eu préméditation.

Le médecin légiste s’attendait à ce qu’elle lance un nouveau « vous confirmez ? », mais elle n’en fit rien. Elle était déjà en train de retourner à sa voiture pour s’occuper de choses plus importantes qu’une discussion inutile avec deux incompétents notoires. En particulier, elle devait résoudre cette affaire dans les plus brefs délais.

Découvrir le meurtrier d’un notable de la région ne manquerait pas d’attirer la lumière sur elle. Elle pouvait d’ores et déjà viser un poste de commissaire. Et elle savait par quel bout prendre cette affaire : il lui suffirait de faire le bilan de tous les ennemis possibles de la victime, à commencer par ses patients. La liste était longue, bien entendu, mais elle était certaine que le meurtrier était l’un d’eux.

Sur ce point, elle ne se trompait pas. En revanche, elle n’aurait pu imaginer que le coupable n’avait pas consulté ce psychologue depuis plus de vingt ans, ni qu’à l’époque, ce dernier exerçait dans une autre région, et enfin que les fichiers de sa patientèle avaient été détruits depuis bien longtemps. À supposer qu’elle parvienne à résoudre cette affaire, cela lui prendrait des mois. Beaucoup trop pour qu’elle soit récompensée de quoi que ce soit.

Elle ne pouvait pas non plus savoir que devant son manque de réussite, on la remplacerait sur cette enquête par un homme tout aussi incompétent qu’elle, mais qui saurait user de toutes les techniques de communication possibles pour donner l’impression que la DRPJ avait la situation bien en main, ce qui lui vaudrait, quelques mois plus tard, d’être promu commissaire au sein de ladite direction régionale.

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